La mousse de chêne et la fin des vrais chypres

La mousse de chêne et la fin des vrais chypres

Un lichen récolté sur des chênes européens a structuré la famille des chypres pendant soixante ans. Les restrictions IFRA ont tout changé. Mitsouko, Miss Dior, Femme de Rochas ne sont plus les mêmes parfums.

Par Vincent·

La mousse de chêne et la fin des vrais chypres

Dans les années 1970, une bouteille de Mitsouko de Guerlain ou de Femme de Rochas contenait quelque chose que les versions actuelles de ces parfums ne peuvent plus contenir légalement. Ce quelque chose s'appelait la mousse de chêne.


Ce qu'est la mousse de chêne

Evernia prunastri n'est pas une mousse mais un lichen qui pousse sur les branches des chênes et des hêtres européens, en particulier dans les Balkans, au Maroc et dans le Massif Central. On le récolte à la main, en grattant l'écorce.

L'absolue qu'on en extrait a une odeur que les parfumeurs décrivent comme "terreuse, marine, boisée, phénolique, avec des notes de sous-bois humide et de champignon". Il y a aussi quelque chose de légèrement fumé, de légèrement amer. Ce n'est pas une note facile à aimer seule — c'est une note de fond, une note structurelle, qui fait des choses qu'aucun autre ingrédient ne fait de la même façon.


Ce qu'elle faisait dans un chypre

Le mot "chypre" en parfumerie désigne une famille construite autour d'un accord spécifique : bergamote en tête, rose et jasmin en cœur, mousse de chêne et labdanum en fond. C'est François Coty qui a formalisé cet accord avec son parfum Chypre en 1917. Pendant soixante ans, des dizaines de classiques ont été bâtis sur cette architecture : Mitsouko (Guerlain, 1919), Miss Dior original (1947), Aromatics Elixir (Clinique, 1971), Femme de Rochas (1944).

La mousse de chêne jouait deux rôles dans ces formules. Elle ancrait le fond, donnant une présence terreuse, sombre, qui contrastait avec la légèreté de la bergamote en tête. Et elle créait une liaison entre les notes lumineuses et les notes profondes, ce que les parfumeurs appellent "un pont". Sans elle, les chypres avaient tendance à se scinder : le haut trop citronné, le fond trop lourd.

Une recette du chimiste Nicolas Lémery, citée par Sylvaine Delacourte, donne une idée de l'ancienneté de cet usage : charbon de saule, mousse de chêne, gomme adragante, eau de rose, labdanum, musc, civette, ambre gris, styrax, benjoin. C'est la composition d'une "poudre de Chypre" du XVIIe siècle. L'accord n'a pas beaucoup changé jusqu'au XXe siècle.


L'IFRA et la restriction

L'IFRA, l'association internationale de la parfumerie qui établit les normes de sécurité pour les ingrédients, a progressivement restreint la mousse de chêne à partir des années 1990. Deux molécules présentes naturellement dans l'absolue — l'atranol et le chloroatranol — sont des allergènes de contact documentés. À des concentrations suffisantes, elles peuvent provoquer des réactions cutanées chez les personnes sensibles.

Les restrictions ont été durcies plusieurs fois. Aujourd'hui la mousse de chêne peut encore être utilisée, mais à des concentrations si faibles qu'elle perd une bonne partie de ses propriétés fonctionnelles. Les alternatives de synthèse développées pour la remplacer — Evernyl, Orcinyl 3 — reproduisent une partie du profil mais pas la texture ni la façon dont la mousse naturelle vieillit et se comporte sur la peau.


Ce que ça a fait aux grands chypres

Mitsouko a été reformulé plusieurs fois. La version contemporaine, vendue aujourd'hui, est un parfum bien fait. Elle ne sent pas identiquement à un flacon d'avant les restrictions. Les personnes qui ont senti les deux versions, côte à côte, s'accordent généralement là-dessus : le fond a changé. Il est moins ancré, moins sombre, plus "propre" dans un sens qui n'est pas forcément flatteur.

La même observation vaut pour Femme de Rochas, pour Aromatics Elixir, pour Miss Dior dans sa formule d'avant 1999. Ce ne sont pas les mêmes parfums. Les maisons ont fait de leur mieux avec les contraintes imposées. Certaines reformulations sont réussies dans leur propre droit. Mais ce ne sont pas les mêmes parfums.

Pour les amateurs de parfums qui cherchent des chypres "d'époque", le marché des flacons anciens existe pour cette raison. Les flacons vintage de Mitsouko ou de Femme de Rochas se trouvent et s'achètent. Avec les risques inhérents au stockage (oxydation, conservation variable) mais avec un profil olfactif qu'on ne peut plus faire légalement aujourd'hui.


La parfumerie de niche comme réponse partielle

Certaines maisons de niche ont essayé de reconstituer des accords chyprés en travaillant avec de la mousse de chêne à des concentrations juste en dessous des seuils IFRA, combinée à des bases de synthèse. D'autres ont complètement abandonné la structure classique pour créer des "chypres" qui n'utilisent pas les ingrédients d'origine : patchouli à la place de la mousse, cistus labdanum plus présent, vétiver pour le fond terreu.

Ces parfums peuvent être excellents. Ils ne sonnent juste pas comme un chypre des années 60.

Le cas de la mousse de chêne illustre quelque chose de plus général dans la parfumerie contemporaine : la réglementation, la sécurité et l'éthique (légitime dans chaque cas) ont transformé le paysage olfactif de façon irréversible. Des familles entières de parfums ont changé de visage. Le "chypre" d'aujourd'hui est une approximation de l'accord original. Une belle approximation, souvent. Mais une approximation.