L'oud : le bois qui ne donne son odeur que quand il souffre
L'oud ne sent rien tant que l'arbre est sain. C'est la maladie qui le rend précieux. Ce qu'est l'agarwood, comment il se produit, et pourquoi les mots oud sur un flacon ne garantissent pas grand chose.
L'oud : le bois qui ne donne son odeur que quand il souffre
Il y a quelque chose de presque cruel dans la logique de l'oud. L'Aquilaria malaccensis, l'arbre qui le produit, pousse dans les forêts tropicales d'Asie du Sud-Est. Sain, son bois ne sent rien de particulier. C'est un arbre ordinaire. Mais quand un champignon — Phialophora parasitica et quelques espèces apparentées — colonise son cœur, l'arbre se défend. Il sécrète une résine sombre, dense, saturée de composés aromatiques. Cette résine est l'oud.
Plus l'arbre est malade, plus la résine est précieuse. La valeur de l'oud dépend entièrement d'un processus pathologique.
La chimie du bois blessé
L'huile d'oud est l'une des plus complexes de la parfumerie. On y a identifié plus de 150 composés distincts. Les sesquiterpènes (agarofurans, eudesmanes, guaianes) en forment le squelette. Mais ce sont des structures chimiques rares appelées chromones qui donnent à l'oud sa signature particulière : boisée, fumée, animale, avec une profondeur qui évolue pendant des heures sur la peau.
Aucun autre bois ne contient ces chromones. On ne les retrouve que dans l'Aquilaria infecté. C'est ce qui rend l'oud si difficile à reproduire en synthèse : il faut imiter un profil chimique qui n'existe pas ailleurs dans la nature.
Ce que ça représente de produire une goutte d'oud
Les chiffres donnent le vertige. 70 kilogrammes de bois infecté produisent environ 20 millilitres d'huile, par hydrodistillation traditionnelle. C'est un rendement de 0,1 à 0,6%. L'huile de haute qualité se négocie entre 30 000 et 80 000 euros le kilogramme selon l'origine.
L'Aquilaria n'est pas abondant. Sa demande a explosé depuis les années 2000, avec l'intérêt de la parfumerie occidentale pour l'oud. La déforestation sauvage a décimé des populations entières. Des plantations de culture intentionnelle se développent en Inde, au Vietnam, à Bornéo, avec des techniques d'inoculation artificielle des champignons, mais le bois cultivé produit rarement des profils olfactifs comparables au bois sauvage vieilli.
Un arôme, plusieurs géographies
Un des aspects les moins connus de l'oud naturel : il ne sent pas pareil selon l'endroit où il a poussé.
Le oud vietnamien est souvent décrit comme fruité, légèrement floral, moins animal. Il est considéré comme plus accessible pour les nez occidentaux peu habitués. Le oud cambodgien et l'oud d'Assam (Inde du Nord-Est) sont plus intenses, plus animaux, avec une ouverture tranchante qui peut surprendre — ou déranger. Le oud de Malaisie et de Bornéo tombe entre les deux.
Ces différences viennent de la géologie, du climat, des espèces de champignons en jeu, et de la durée de l'infection. Deux flacons d'oud naturel d'origines différentes peuvent sembler ne pas avoir grand chose en commun au premier souffle.
La question du synthétique
La plupart des parfums qui portent le mot "oud" sur leur packaging ne contiennent pas de véritable huile d'Aquilaria. Ce qu'ils utilisent, c'est une combinaison de molécules synthétiques : guaiacol pour la note fumée, Iso E Super pour le boisé velours, Cashmeran pour la chaleur ambrée. Parfois quelques véritables molécules isolées de l'oud (les agarofurans).
C'est ce qu'on appelle un "accord oud". Ce n'est pas un mensonge, mais ce n'est pas la même chose. L'oud synthétique est homogène, prévisible, accessible. L'oud naturel évolue sur la peau pendant 8 à 12 heures, change de profil, surprend. Il a quelque chose d'organique, d'un peu incontrôlable.
Certains parfumeurs sont clairs là-dessus : Tom Ford, Montale, Maison Francis Kurkdjian utilisent du véritable oud dans certaines de leurs formules. D'autres restent sur les accords synthétiques, qui permettent d'avoir une régularité de lot à lot et un coût viable.
Comment il est entré dans la parfumerie occidentale
L'oud est utilisé depuis des siècles dans la parfumerie arabe, indienne et japonaise (au Japon, il porte le nom jin-koh, "bois qui s'enfonce dans l'eau", et brûlé en encens depuis le VIe siècle). Son arrivée massive en Occident date du milieu des années 2000.
Yves Saint Laurent Oud Collection (2009), Tom Ford Oud Wood (2007), Dior Leather Oud (2010) : ces lancements ont introduit la note à un public qui ne la connaissait pas. L'effet a été rapide. L'oud est devenu une signature pour la profondeur, l'exotisme, le luxe oriental. Une décennie plus tard, le marché est saturé d'accords oud de qualité très variable.
Ce qui reste intéressant, dans toute cette histoire, c'est le paradoxe de départ : une matière dont la valeur repose sur la souffrance d'un arbre, qui a voyagé depuis des forêts asiatiques jusqu'aux parfumeries parisiennes et new-yorkaises, et qui est maintenant reproduite chimiquement pour habiller des flacons à 200 euros.
L'original est là-haut, quelque part dans les 30 000 à 80 000 euros le kilo. Il vaut probablement d'être senti au moins une fois.
